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Une école de musique à Auxerre

À l’occasion de l’anniversaire des 70 ans du conservatoire d’Auxerre, recréé en 1948, retrouvons l’histoire de l’enseignement musical public dans la première moitié du XXe siècle.

La musique entre tardivement sur la scène de la vie politique locale, non sans contretemps et quelques fausses notes car, en créant des cours de solfège, puis des cours d’instruments, la ville entre en concurrence avec des acteurs bien établis.

 

Une timide intervention municipale

L’enseignement musical dans le cadre scolaire

Pourquoi et pour qui enseigner la musique ? La plupart des municipalités auxerroises du XIXe siècle considèrent que « l’enseignement de la musique dans les écoles est de toute nécessité »1.

Toutefois, les municipalités hésitent à confier l’enseignement musical à un professeur spécialisé ou bien à laisser aux instituteurs l’initiative de pratiquer la musique dans leurs classes. Ainsi, en 1884, le sieur Viollet est chargé d’enseigner la musique dans les écoles, mais les crédits sont rapidement supprimés. Le cours est à nouveau créé en 1890, après demande de l’inspecteur d’académie2. Autant que l’on puisse en juger, la musique scolaire est surtout centrée autour de la pratique du chant choral.

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Le Cercle choral auxerrois (début du XXe siècle) AM Auxerre, 27 S 662

L’influence des sociétés musicales

L’enseignement musical est la spécialité de professeurs de musique particuliers, dont l’activité privée, qui n’a pas donné lieu à la production d’archives publiques, nous échappe à peu près totalement. Le public des professeurs particuliers est aisé ; sous leur direction, l’apprentissage de la musique parachève une bonne éducation bourgeoise ou aristocratique.

Pourtant en France, la pratique musicale s’est développée au cours du XIXe siècle. Dans les milieux populaires elle s’est d’abord structurée autour de sociétés de chant choral, puis de groupements d’instrumentistes. Ce mouvement dit « orphéonique » connaît son apogée avant la Première Guerre mondiale. Tout comme les musiques militaires dont elles s’inspirent, les sociétés musicales assurent l’animation des cérémonies officielles, des grandes manifestations collectives (fêtes locales, concerts) ou privées (mariages, enterrements). À Auxerre, l’influence des sociétés musicales reste importante jusque dans les années 1950, puis elle décline lors de l’apparition de nouveaux modes de divertissement et de diffusion de la musique.

Sans entrer dans le détail des créations, dissolutions et fusions qui émaillent la vie de ces associations à Auxerre, il faut relever l’existence en cette fin de xixe siècle de la Société philharmonique (fondée en 1787 sous le nom de Société des amateurs de musique)3, aux côtés de l’Harmonie auxerroise (fondée en 1885), de la Fanfare des usines Guilliet, du Cercle choral, d’une Chorale de jeunes filles et de la clique de l’AJA (fondée en 1905).

 

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En-tête de lettre à l'effigie de la Lyre Auxerroise (1907, BN 667)

Le cours de solfège : une première expérience au succès limité

En 1892, la musique sort timidement du cadre scolaire lorsque la municipalité décide la création d’un cours de solfège bi-hebdomadaire, de huit heures à dix heures du soir. « Seuls les élèves [garçons] âgés de 12 ans au moins, fréquentant les écoles communales [sont] admis à suivre ces cours de solfège sur présentation des cartes délivrées par l’administration ». Si le public scolaire est prioritairement concerné, les adultes sont aussi autorisés à suivre le cours4.

Avant de prendre sa décision, le conseil municipal a pris soin de consulter les acteurs de la vie musicale locale, en la personne de M. Plessy, directeur de la Fanfare auxerroise.

En créant le cours de solfège, la municipalité favorise l’activité de la Fanfare auxerroise qui espère trouver, au sein des élèves du cours, de nouveaux musiciens pour sa formation. En 1892, la Fanfare auxerroise va même jusqu’à offrir un local pour la tenue du cours de solfège5 . Et l’année suivante, suite à la démission de M. Chevrier, professeur chargé de l’enseignement du solfège, deux candidats issus des sociétés musicales se présentent pour le remplacer6.

La municipalité préfère toutefois confier le cours de solfège aux directeurs des écoles de garçons, moyennant un complément de rémunération7 . Malgré la possibilité d’admettre au cours de solfège des enfants de moins de 12 ans8 , les séances ne réunissent au mieux qu’une vingtaine d’auditeurs. Léon Peigné, directeur de l’école de garçons du quartier du Temple, chargé du cours de solfège pour l’année 1908-1909 constate que « ce cours ne donne pas tous les résultats que nous serions en droit d’en attendre. Nos maîtres, déjà surchargés, n’ont pas les loisirs nécessaires pour préparer utilement un cours de musique. L’administration municipale, dans ces conditions, pense que ce cours doit être confié à des spécialistes »9.

Une expérience novatrice : la première école de musique municipale

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En-tête de lettre à l'effigie de l'école municipale de musique (1914, BN 576)

Le demi-échec du cours de solfège incite la municipalité de Charles Surugue à proposer des cours qui « soient réellement des cours musicaux devant conduire à l’enseignement d’au moins quelques instruments ».

Le 6 novembre 1909 ouvre donc la première école de musique municipale d’Auxerre au n° 25, rue Haute-Perrière. Ses cours sont gratuits. Ils « ont été confiés à un professeur de solfège élémentaire, à un professeur de solfège et de chant, à un professeur de musique (bois), et à un professeur de musique (cuivres)10 ».

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Règlement de l'école municipale de musique (1910, BN 576)

Des enseignements correspondant aux attentes des sociétés musicales...

Un peu plus d’un mois après l’ouverture, l'école de musique compte 104 élèves. On remarquera que les enseignements ouverts correspondent aux pratiques des principales sociétés musicales de la ville : le chant choral, d’une part, les bois et les cuivres, d’autre part, qui constituent les pupitres des différentes harmonies.

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Affiches pour les inscriptions à l'école municipale de musique pour l'année 1913-1914 (1 R 206)

… mais une ouverture à d’autres instruments et à un autre public

Devant ce succès, convaincu d’accomplir une œuvre démocratique, le conseil municipal propose la création d’une classe d’instruments à corde : « L’étude des instruments à corde qui est longue et dispendieuse n’est actuellement à la portée que de certains privilégiés de la fortune et votre commission pense que ce serait une œuvre de justice de mettre cette étude à la portée de tous »11.

Les jeunes filles auront droit l’année suivante à la création d’un cours de solfège – « aucun instrument ne pouvant être appris sans théorie »12 –, préalable à la création d’une classe de mandoline qui ne verra pas le jour. Les cours municipaux pour jeunes filles ont lieu le dimanche matin de dix heures à midi (au moment de la messe...) et sont assurés par Melle Granier, professeur de chant au lycée de jeunes filles. Le succès est également au rendez-vous pour les jeunes filles : l’année suivante, un deuxième cours de solfège est ouvert pour accueillir les 81 élèves.

La revanche des sociétés musicales

La Première Guerre mondiale met sans doute l’école de musique en sommeil ; elle ne s’en relèvera pas. Le conseil ne donne pas suite à la demande du directeur de l’école de musique qui, en 1919, souhaite reprendre ses fonctions13. On propose même « la suppression de l’école municipale de musique ou sa transformation »14, tandis que reprennent les cours de solfège, à destination des élèves des écoles de la ville uniquement.

Les sociétés en charge de l’enseignement musical

En 1920, les sommes inscrites au budget de l’école de musique sont réparties entre la Lyre auxerroise et le Cercle choral, désormais chargés de la direction des cours de musique ; les sociétés vont y instruire leurs nouveaux membres.

« L’école de musique a cessé de fonctionner depuis la guerre et il ne paraît pas possible, pour le moment, de songer à la reconstituer, la ville ne possédant aucun local permettant une installation comme elle existait précédemment. Votre commission a pensé qu’il fallait que la ville aide ces sociétés dont le concours est si précieux pour les fêtes et autres manifestations et qu’il était de son devoir de ne pas laisser éteindre la pépinière de jeunes musiciens ou choristes qui viennent les alimenter. (...) La subvention de 2 300 F pourrait être allouée aux deux sociétés, à charge par elles d’organiser des cours en vue du recrutement de leurs membres, étant bien entendu qu’il n’y aurait pas stricte obligation pour les élèves d’entrer dans la société qui les aurait instruits. Les Directeurs de ces sociétés, consultés, ont accueilli très favorablement cette manière de voir et se sont engagés à organiser des cours pour les jeunes gens désireux d’entrer dans leurs groupements. »15

Durant l’Entre deux guerres, l’Harmonie municipale (anciennement Lyre Auxerroise) et le Cercle choral vont assurer les cours de musique grâce aux subventions municipales.

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En-tête de lettre à l'effigie de l'Harmonie municipale d'Auxerre (1949, BN 667)

Les ambitions de l’Harmonie municipale

Les dirigeants de l’Harmonie municipale, dont Émile Darde, son directeur, mettent régulièrement en avant les vertus de l’enseignement musical « œuvre profondément démocratique rendant les plus grands services à la classe laborieuse auxerroise, lui procurant les saines distractions qui seules peuvent amener un peu de calme et de détente dans les esprits aux heures troublées que nous vivons, prêchant ainsi la concorde pour tous »16. En 1941, Émile Darde, membre de la commission permanente, propose de reprendre les cours de l’école de musique en y adjoignant « un cours théâtral et de déclamation depuis longtemps réclamé, donnant à notre école non seulement une branche nouvelle mais une distraction saine, particulièrement intéressante, de haute valeur morale »17. Mais cet enseignement ne peut se faire que sous le patronage de l’Harmonie municipale qui « doit être l’unique société chargée des destinées de l’art musical à Auxerre »18.

La recréation de l’école de musique municipale : un équilibre entre volonté municipale et influence des sociétés musicales

L’Harmonie municipale qui a dû mettre un sommeil ses activités durant la Seconde Guerre mondiale se relève difficilement à la Libération. Émile Darde demande à nouveau en 1946, une subvention de la ville en faveur de l’Harmonie municipale afin d’assurer « la bonne marche des cours de solfège et d’instruments, entièrement gratuits pour les élèves, œuvre municipale démocratique par excellence qu’il serait regrettable de voir disparaître »19.

Des cours municipaux patronnés par l’ensemble des sociétés auxerroises

Mais fin 1947, le conseil municipal transmet à une commission « pour étude approfondie, le projet de création d’une école municipale de musique, dont le principe est adopté »20.En septembre 1948, le conseil adopte le règlement des nouveaux cours de musique et le 1er octobre 1948 ouvrent les cours de solfège et d’instruments à vents (cuivres et bois). L’ouverture de cours de violon et de piano est remis à une date ultérieure21.

Les sociétés musicales auxerroises restent présentes dans la nouvelle structure. En effet, une commission de perfectionnement, composée de délégués du conseil municipal et de délégués des principaux groupes musicaux auxerrois, veille étroitement aux destinées des premiers cours de musique municipaux. Sont invités à cette commission le Cercle choral mixte auxerrois, le Cercle philharmonique, la Schola Saint-Étienne, la Fanfare des usines Guilliet et l’Harmonie municipale. Lors des réunions de cette commission, l’absence régulière des représentants de la Schola Saint-Étienne (Paul Berthier), du Cercle philharmonique et du Cercle choral traduit la mainmise des harmonies sur les cours de musique22.

Une difficile mise en route...

Le bilan de la première année d’exercice est maigre. M. Beghin, directeur des cours municipaux de musique d’Auxerre, et par ailleurs directeur de l’Harmonie municipale, constate :

« Au mois de septembre 1948, lorsque la municipalité d’Auxerre bien voulu étendre les cours municipaux de musique aux jeunes filles et jeunes gens et prendre à sa charge les frais qui en découlent, je comptais sur un plus grand nombre d’inscriptions d’élèves (120 à 150) – comptant pour au moins 50 % de jeunes filles – Or, sur 82 inscriptions, il y a 7 jeunes filles... Dans le courant de l’année, j’ai cherché à connaître les causes de cet enthousiasme relatif. Beaucoup de personnes m’ont dit ‘‘il y a une école de musique, mais nous n’en savons rien, on croyait que les cours étaient réservés aux élèves de l’Harmonie municipale’’. J’ai fait ‘‘sonder’’ des professeurs de la Ville, et, nous sommes en commission, je peux le dire : la plupart n’ont pas envoyé (d’autres ont même défendu) leurs élèves particuliers aux cours, croyant que ces cours leur feraient concurrence et leur porteraient un préjudice pécuniaire »23.

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Affiche promotionnelle de l'école municipale de musique (années 1960, BN 577)

… mais un rapide succès

Parmi les remèdes à apporter figurent la création de trois nouvelles classes (solfège préparatoire, piano tous degrés, violon et alto tous degrés) et, surtout, un changement de dénomination : les cours de musique deviennent « école municipale de musique d’Auxerre ».

Un nouveau règlement de l’école de musique est adopté en 1952. Il entérine « une certaine extension », prise « à la faveur de diverses décisions successives de l’Assemblée créant de nouvelles classes d’instrument et de solfège, confiées à des professeurs qualifiés »24. 140 élèves fréquentent l’école pour l’année scolaire 1952-1953. Les classes d’instruments à vent sont en déclin face au succès de la classe de violon (11 élèves) et de la classe – surchargée – de piano (14 élèves)25. Les élèves ne se destinent donc plus à intégrer prioritairement les harmonies. L’âge d’or des sociétés musicales locales est désormais passé.

Ouverte en 1948 dans les locaux de la cité Gouré, l’école de musique occupe successivement le théâtre (1965), le n° 8, rue du Lycée Jacques-Amyot (1974-1975), puis l’abbaye Saint-Germain et, enfin, ses locaux actuels avenue Gambetta.

 

J.-F. Bissonnet/Ville d'Auxerre - 2017

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1. Délibération du conseil municipal du 31 janvier 1884 (1 D 35).

2. Délibérations des conseils municipaux des 16 janvier et 21 février 1890 (1 D 37).

3. Voir le fonds d’archives de cette Société aux Archives municipales d’Auxerre (6 S).

4. Délibération du conseil municipal du 16 avril 1892 (1 D 37).

5. Délibération du conseil municipal du 13 août 1893 (1 D 37).

6. Délibération du conseil municipal du 5 septembre 1893 (1 D 37).

7. Délibération du conseil municipal du 8 octobre 1893 (1 D 38).

8. Délibération du conseil municipal du 9 novembre 1900 (1 D 39).

9. Délibération du conseil municipal du 24 septembre 1909 (1 D 41).

10. Règlement de l’école municipale de musique (1er février 1910, BN 576)

11. Délibération du conseil municipal du 16 novembre 1909 (1 D 41).

12. Délibération du conseil municipal du 30 novembre 1910 (1 D 42).

13. Délibération du conseil municipal du 13 mars 1919 (1 D 44).

14. Délibération du conseil municipal du 13 mars 1919 (1 D 44).

15. Délibération du conseil municipal du 21 décembre 1932 (1 D 50).

16. Lettre du conseil d’administration de l’harmonie municipale au maire d’Auxerre (29 novembre 1935, BN 667).

17. Lettre d’Émile Darde au maire, adjoints et conseillers (29 juillet 1941, BN 667).

18. Rapport d’Émile Darde au maire (4 septembre 1941, BN 667).

19. Lettre d’Émile Darde au maire (9 novembre 1946, BN 667).

20. Délibération du Conseil municipal (27 décembre 1947, BN 667).

21. Délibération du conseil municipal (25 septembre 1947, 1 W 225).

22. BN 577.

23. Rapport à la commission des cours municipaux de musique pour l’année scolaire 1948-1949 (11 juillet 1949, BN 577).

24. Délibération du conseil municipal du 7 juin 1952 (1 W 227).

25.État des élèves inscrits dans les cours pour l’année 1952-1953 (BN 577).